Des peuples à la conquête de leurs indépendances


Vendredi, 23 Avril, 2010
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Historien,  directeur d’étude à l’Ecole des Hautes Etude des Sciences Sociales et présentateur principal sur RFI de l’émission « Mémoire d’un continent », dédiée à l’histoire du continent noir, Elikia M’Bokolo nous offre son éclairage sur l’histoire des indépendances des pays d’Afrique de l’Ouest et plus précisément sur la dimension populaire de cette funeste conquête.

On a tendance à ramener l’histoire des indépendances à une histoire politique et juridique alors que les histoires des indépendances c’est d’abord une histoire sociale, culturelle, intellectuelle qui se manifeste sous une forme politique. Nous pouvons découvrir que la colonisation ce n’est pas seulement des blancs qui dominent des noirs, la colonisation c’est autre chose que ça et c’est même plus que ça : C’est d’une part, un despotisme politique, blanc certes, mais appuyé sur un certain nombre de noirs, c’est aussi un système d’exploitation féroce et c’est un système d’aliénation culturel. Si l’on veut comprendre l’histoire de l’Afrique de la fin du 19ème à aujourd’hui c’est ça le fil conducteur... Du point de vue du combat populaire, il y a au moins 2 directions claires, d’une part le recours à la violence et à la lutte armée au début de la colonisation, dans les années 1900 puis dans les années 20 avec en 1928 la guerre de la Manche de Houe dans l’actuelle Centre Afrique. Au lendemain de 45, on retrouve également ce genre de recours au sein des anciens combattants tirailleurs qui organisent des mutineries de soldats pour acquérir les même droits que les soldats français avec lesquels ils étaient égaux face à la mort. De plus, lorsque les tirailleurs partent combattre contre les allemands, ils comprennent bien qu’ils participent à une guerre pour la liberté et contre la tyrannie, une tyrannie qu’ils retrouveront en rentrant en Afrique face à laquelle ils protesteront. Mais dès le massacre de Thiaroye, la France envoie ces mêmes soldats soit à Madagascar, soit en Indochine et plus tard en Algérie ; il s’agit là d’une stratégie visant à épargner le sang des français mais il s’agit aussi de retirer d’Afrique un  facteur de désordre. On sait également que les grèves des dockers Sénégalais en 1945 et  dans le milieu des cheminots du Sénégal-Niger, ceux de Côte d’Ivoire-Niger mais aussi les cheminots du Ghana sans oublier leur collègues du Congo et les ouvriers d’Afrique du Sud, tous mettent en place des mouvements spontanés visant à lutter pour une égalité de droit. Ils seront rapidement réprimés et disqualifiés au motif du fait qu’ils auraient été manipulés par le bloc communiste et l’URSS en particulier. Cependant, ces mouvements sociaux reposaient sur la conscience que « nous avons été libres avant, on peut être libre aujourd’hui ». Un troisième groupe de résistantes, dont on ne parle pas, ce sont les femmes qui constituent un groupe de pression important à cette époque. Toutes issues du peuple, les « market women », ont été de formidables propagandistes à Dakar, Accra, au Togo voir même au Ghana et au Kenya… Cette force féminine a bien été intégrée dans les mouvements d’indépendances. Nous pouvons retenir la révolte des femmes de Grand Bassam en Cote d’Ivoire, non  loin d’Abidjan, qui ont marché en masse sur Abidjan pour lutter contre l’internement de militant du PDCI (le Parti Démocratique de Cote d’Ivoire) à l’époque où Houphouet Boigny était apparenté avec les communistes. Ces femmes manifestaient le droit qu’avait leur mari de faire reconnaitre leurs droits de citoyens conquis par la loi Lamine Gueye en 46, il n’y avait donc aucune raison de les arrêter. Il y a enfin eu les jeunes comme grand groupe pression pour l’indépendance. On a beaucoup parlé des étudiants qui étaient une masse non négligeable, à Dakar pour l’espace français, mais aussi au Ghana, au Nigéria, en Ouganda. Il y avait également la communauté estudiantine africaine en France, en Angleterre et aux Etats Unis (la WASU : West African Studiant Union fondée dans les années 20). Mais il me semble important d’insister sur les gens qui étaient au dessous des étudiants. L’Afrique, à cette époque, connait un baby boom extraordinaire ce qui fait que les lycéens et collégiens ont joué un rôle manifeste dans la lutte pour l’indépendance. Djibo Bakari au Niger qui, en 58, appelle à voter « NON » au referendum de De Gaulle, s’est beaucoup appuyé sur cette jeunesse là. Beaucoup de ces élèves sont déscolarisés et vont finir par s’engager dans les partis politiques. Mais la réponse de la France face à cet engouement populaire a été de faire émerger une classe de politiciens pour casser ce mouvement venu des rues. Ce qui fait que de 45 à 47 le peuple se mobilise massivement autour de politiciens africains français qu’il élit au poste de députés et autre sachant que tous étaient des progressistes. Par conséquent, la France réussi finalement à installer des partenaires de la colonisation africains au sein même des sociétés africaines sur lesquelles elle pouvait s’assurer d’avoir la main mise.   

Propos recueillis par Samuel Thomas et Nadjib Sellali

 

Elikia M’bokolo et son équipe travaille actuellement à la réalisation d’un documentaire qui abordera la question coloniale mais pas seulement…Diffusion prévue pour mai 2010 sur TV5 Monde.

Titre : Afrique (s) : l’Afrique racontée par elle même

Auteurs :  Elikia M’bokolo

                  Sainteny Phillipe

                   Alain Ferrari

Production : Temps Noir

Cet éclairage permet de comprendre comment ensuite ces mouvements populaires d'une importance et d'une diversité que j'ignorais ont pu être en partie étouffés ou fortement encadrés.Car une des questions que l'on se pose souvent et que je me pose aussi c'est la raison pour laquelle une portion conséquente du continent africain s'est couverte de dictatures parfois sanglantes.Mais il semble que l'essentiel s'est joué avant la séquence des indépendances,sous le contrôle encore et toujours de la puissance coloniale,c'est-à-dire au moment de la décolonisation.L'ultime avatar de cette domination étant la France-afrique si je simplifie un peu.Merci à Elikia M'bokolo de ses Lumières dont nous avons besoin.

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