Comme un ghetto dans ma tête


Mardi, 4 Mars, 2014
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Beaucoup d'élèves s'auto-discriminent. C'est même devenu leur norme.

« Il n'y a que les gens comme moi ici » dit avec une certaine amertume, pour ne pas dire un certain dégoût Lionel. Il a 16 ans. Il est élève au lycée professionnel de Pavillons sous-bois. Je regarde autour : dans la cour des adolescents comme lui effectivement, des garçons, parfois des filles. Mais je ne comprends pas. Que veut-il dire par « comme moi » ? « Bah ils sont comme moi, on est tous pareils ». Je tente de préciser ma question, histoire de comprendre les raisons de l'amertume qu'on peut déceler dans sa voix, mais j'en n'ai pas le temps. Il résume : « on est tous des cas soc, des ratés, des m... ». La réponse est lapidaire. Elle fait froid dans le dos. Je l'observe encore. Rien de feint ni de surjoué semble transparaitre dans son regard baissé : c'est vraiment ce qu'il ressent. Lionel, comme beaucoup d'élèves en lycées professionnels, se sent disqualifié d'avance. Comme les autres, il s'auto-discrimine.

 

Mais d'où vient cette auto-dévalorisation ? Comment peut-elle s'immiscer dans un jeune esprit ? A regarder de plus près, les réponses sont évidentes dans ce coin du monde. En tout cas, évidentes pour ces gamins qui habitent dans des quartiers « sensibles », « fragiles » ou « stigmatisés ». Lionel a retrouvé cette année ses anciens camarades du collège. Pour être plus précis, les mêmes « qui comme moi n'ont pas pu aller ailleurs ». Ici, et il a le sentiment que ça aurait pu être dans n'importe quel autre lycée professionnel, il fréquente des gens comme lui « qui étaient déjà des rébus à l'époque ». Ça fait longtemps qu'ils sont « condamnés » semble-t-il dire en substance. Déjà ? A 16 ans ? Ça fait longtemps qu'ils sont dans ce tunnel de l'échec. Ça fait longtemps, aussi, que Lionel comme certains, ont repéré la discrimination : « C'est normal, je viens du 9-3 ». Il faut comprendre que la logique veut que la société ait marqué au fer rouge les habitants de ce département francilien.

 

Pour Lionel, tout le monde sait que l'origine territoriale est une carte de visite qui permet de juger apriori. Venir ici, dans un lycée professionnel, ce n'est que poursuivre un destin déjà ferré. « C'est mon quotidien, voilà. » me dit-il sans vouloir atténuer ses propos devant l'assistante pédagogique qui s'est approchée. « De toute façon, c'est comme ça », ajoute-il avec une fatalité dans le ton qui transforme l'humour en sarcasme, et l'avenir en désespoir. Le plus dur pour ses éducateurs, assistants pédagogiques, parents et professeurs, c'est la reconquête de la motivation. Casser ses remparts et ses aprioris. S'élever vers la remotivation. Sans elle, Lionel comme les autres, seront toujours les premières victimes du ghetto dans leur tête ---- que notre société feint d'ignorer.

 

 

 

 

La rédaction

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