Fiction : Si rien ne bouge...


Jeudi, 25 Octobre, 2012
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Nouveau Paris, automne 2032

 

Tout le monde se presse pour choper le dernier métroair.

Une grosse dame prend ses jambes à son cou, le SAS rétrécit à vue d'œil, si elle le rate, elle passera la nuit en zone de transit, si elle l'attrape, elle pourra regarder tranquillement sa telenovela préférée, sous la couette. La deuxième option semble s’éloigner à la vitesse des portes qui se referment, quand une main solide la pousse soudain sans retenue, vers l’intérieur. SHLAWW ! Un peu brutal mais efficace. La rame quitte la station.

 

Sous la casquette, les traits se précisent... Les mêmes lunettes, toujours. Rouges.

 

- Tarek ! Ça alors, un revenant ! Merci pour le coup de main. Eh dis-donc, c’est pas tout ça mais ce soir c’est la dernière de Papacito. On va enfin savoir si Juan trompe Venus avec le chauffeur ! Plus mortel qu’entendre ronfler les largués du système jusqu’au matin, pas vrai ?

 

- Madame Lavigne ! En même temps, une bonne douche ionisée en groupe, ça vous remet la tête en place. La zone de transit c'est pour tout le monde, quand on traîne tard dehors. Mais dîtes-moi, vous en pensez quoi vous, franchement, de leur politique "anti-inassimilables"?

 

Le train aéro-magnétique passe la vitesse supérieure. En contrebas, les secteurs défilent, mélangés aux vitres embuées...

 

- Bah, tu sais Tarek, si on laisse faire, on pourra plus jamais sortir de chez soi ! Faut les coder, tous ces virus. Même pas reconnaissants envers le pays! Et tes parents, ça va ? Un bail que je les ai pas vus... Depuis que mon Gérard est mort, je vois plus personne moi.

 

- Mes parents, justement. On les a transférés dans un 20 m2, quand mes sœurs sont parties, et plus loin aussi. J’y vais pas souvent. A cause de ce putain de décret qui officialise ce que tout le monde voyait : passés leurs quotas, ils virent des cités les vieux qui sont comme ils disent "pas d'origine", les jeunes en galère, pour blanchir le tableau... Alors ce beau Juan, il vous plait toujours ?

 

Grande Banlieue, été 2012

 

- Votre dossier répond à tous les critères, bienvenus dans votre nouveau trois pièces!

 

Avec la naissance du quatrième, un garçon ! les Belkacem avaient enfin eu la chance d’obtenir une place en HLM. INCH’ALLAH !

 

C’est qu’ils en avaient vu des saisons, avant de pouvoir quitter leur hôtel, à quatre, cinq, puis à six dans une chambre... Les “c’est cinq ans d’attente”, quand en vérité c’était au moins dix, les “il vous manque tel papier, faut avoir tout sinon on peut rien faire”, sans oublier les questions bizarres du genre ”vous vivez depuis longtemps en France ?”, ou encore “votre travail c’est un vrai CDI ?” Etrangement, l’arrivée de Tarek, le petit dernier, avait fait avancer les choses.

 

A peine installés dans la cité, les Belkacem s’étaient sentis comme chez eux. Ils étaient chez eux, d’ailleurs. Puis très vite, ils avaient déchanté...

 

- Monsieur Belkacem ! OUVREZ !!! Je vais appeler la POLIIIICE, vous ENTENDEZ ???

 

Madame Belkacem apparaît timidement mais sans se démonter, le petit Tarek dans les bras.

 

- Monsieur LaVinasse, qu’est-ce qui ne va pas ? Mon mari n’est pas là, vous voulez lui parler ?

 

- Lavigne ! Je m’appelle Lavigne, c’est français ou je parle chinois ? ECOUTEZ : y en a marre de votre MUSIQUE, c’est dimanche bordel, et votre fumée a envahi MON balcon. Alors si vous continuez comme ça, je vais en parler au SYNDIC ! Je suis propriétaire MOI, MADAME !

 

Le cinquantenaire en pétard se met alors à onduler comme un prunier. Sa femme montée en silence lui tord l’oreille, par derrière.

 

- Espèce de bon à rien, tu vois pas que madame est occupée ?

 

- Mais chérie...

 

- Va plutôt sortir les poubelles, et laisse-nous entre voisines !

 

Monsieur Lavigne s’exécute sans moufter, doux comme un gigot d’agneau...

 

- Excusez-le, il est un peu sur les nerfs en ce moment, on parle de fermer l’usine, alors vous savez... ça va le bébé ? Guili-guili ! Qu'est-ce qu'il est mignon !

 

- Madame Lavigne, votre homme faut qu’il arrête de boire ! Le bruit vous savez très bien que c’est pas nous, c’est ceux du 7... Tarek fait pas encore ses nuits, alors en plus quand les jeunes d’à côté s’y mettent !

 

- Oui ok, ok mais bon, mon mari et moi on est français ! C’est pas à nous à s'adapter !

 

- Rien à voir ! On s’entend bien vous et moi, non ?! On se respecte ?! Alors, il est où le problème ?

 

- Le problème ? Le problème c’est que Gérard et moi on a épargné vingt ans, mais en lotissement ils se regroupent entre Asiates, et c’est plus cher. Alors quand on nous a proposé cet appartement en accès à la propriété... Sauf qu'on paie nos traites chaque mois pendant que les racailles du 7 dansent sur leurs loyers en retard ! C’est ça la mixité sociale ?

 

- Lucienne ! On est tous parqués ici, comme des bêtes. Un peu de mouton noir, un peu de vache lorraine, comme à la foire. Mais les usines ferment. Et l’herbe a changé de couleur...

 

- Si je vous ai bien compris Malika, on est bons pour la casse ?

 

- Pas encore, j'espère. On a tous construit ce pays, vous êtes français et nos enfants aussi, faut exiger nos droits ! Pas de Lavigne ou de Belkacem dans l’attribution des logements, anonymat 100%. Pareil sur le CV pour un boulot. Et relancer la production, la formation...

 

- Pas le choix alors. Faut que ça bouge ! Et maintenant ! Sinon dans 20 ans, pauv' Tarek...

 

 

Nicolas Rey

 

 

Illustration: Guillaume Mathivet

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