Regards croisés et analyse sur les mouvements des enseignants-chercheurs


Lundi, 17 Août, 2009
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 Pascal Boldini, Professeur Agrégé de Mathématiques en Sorbonne et Membre du Centre d’Analyses Mathématique et Sociale (EHESS), estime que la lutte continuera au niveau local sous la forme de la désobéissance et du refus d’entrer dans les schémas de mastérisation des concours. Razmig Keucheyan, Maître de Conférences à l’Université de Paris IV, pense que les effets puissants du mouvement universitaire ne disparaîtront pas…

 

Tulin Sen : Plusieurs mois de mobilisation, des universités bloquées, des manifestations dans toute la France,… diriez-vous que cette grève soit particulière vis-à-vis de celles des années passées ? Si oui, pourquoi ?

Pascal Boldini : Cette grève est particulière car ce sont les enseignants qui ont initié le mouvement.

Razmig Keucheyan : Les mouvements des années passées ont été initiés par des étudiants ou enseignants du secondaire. Celui-ci est parti des enseignants-chercheurs du supérieur ce qui fait sa spécificité. Les dynamiques de rassemblement de 3 secteurs, lesquels composent l’université, se sont mises en place : enseignants-chercheurs, Biatoss (Bibliothécaires, Ingénieurs, Administratifs, Techniciens, Ouvriers de Santé Sociale) et étudiants. 

 

Quelles réformes faudrait-il à la place de celles qui sont entrain d’être mises en place ?

P. B. : Il faut reconnaître que le mouvement s’est battu de manière réactive contre les réformes, mises en place par le gouvernement, et non pas pour promouvoir une contre-réforme de l’université. Il a été essentiellement défensif. On veut protéger ses statuts, garder les concours de l’enseignement dans leurs formes existantes.

R. K. : On pourrait mettre en avant quelques principes élémentaires et une méthodologie. On ne veut pas aller vers une privatisation de l’université. On veut une université de service public, ouvert au plus grand nombre, qui garantit autant d’égalité et d’égalitarisme que possible. Or, la LRU (Loi de la Liberté des Universités) contrevient à ces principes. La logique des réformes doit venir des principaux concernés : étudiants, appariteurs, enseignants-chercheurs et non pas des ministères, des bureaucrates ou des gens qui ont des intérêts liés à leurs catégories sociales.

 

Quelles ont été les difficultés de coordination entre les différents acteurs et les intérêts divergents de cette grève ?

 R. K. : On trouve ces intérêts catégoriels dans toute mobilisation collective. Il faudrait que le mouvement lutte contre la LRU, l’augmentation des droits d’inscription et pour la défense du service public,  d’une forme d’universalisme et d’égalitarisme dans l’accès à l’université. Le miracle à Paris IV, c’est que ces deux aspects ont pu être réalisés. 

P. B. : Ce qui m’a personnellement inquiété, c’est l’objective hétérogénéité des catégories ayant des objectifs diversifiés: l'abrogation de la LRU, la question du CNRS, du statut et des concours. On a essayé de raccrocher les wagons et de rejouer des parties, que l’on avait déjà perdues ailleurs, en s’appuyant sur le mouvement des enseignants-chercheurs. A Paris IV, on a réussi à lutter ensemble et à arrêter la lutte, sans trop se fâcher, les uns avec les autres. En revanche le mouvement n’a pas pris l’ampleur nécessaire au niveau national. Le personnel Biatoss est assez peu mobilisé. Les étudiants sont, en général, plus sensibles à des questions qui portent sur les entrées (ici, les conditions d'accès au système universitaire) que sur les sorties. La mastérisation est une question de sortie qui concerne une fraction des étudiants. On peut aussi mentionner la faiblesse des syndicats universitaires qui ne sont pas des instances de négociation reconnues par le gouvernement.

 

Pensez vous que le mouvement soit terminé ? Êtes-vous inquiets pour l’université française ?

R. K. : Inquiet, certainement. Le monde universitaire est extrêmement fragmenté. Il fallait que les enjeux soient importants et perçus comme tels pour que les gens se disent : il faut que je laisse l’article que je suis en train d’écrire, il faut que je laisse le cours que je suis en train de faire, il faut que je laisse le séminaire que j’avais monté depuis trois ans avec mon collègue. Compte tenu de notre point de départ, je crois qu’il y avait des causes très puissantes qui ont eu des effets importants. Sous une forme ou sous une autre, les choses vont bouger et cette fois-ci on aura plus d’expérience, on ne répétera pas les mêmes erreurs.

P. B. : Pour la suite du mouvement, je pense qu’à la rentrée, on ne pourra pas reprendre la forme que l’on a connue. La question des décrets a mobilisé les universitaires. Désormais, je pense qu’il y aura de la lutte beaucoup plus locale sous la forme de la désobéissance et du refus d’entrer dans les schémas de mastérisation des concours.

  

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