L’émergence d’un monde nouveau


Vendredi, 23 Avril, 2010
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Au début de l’année 1960, le monde bouge. La « révolution cubaine », commencée en janvier 1959 par l’arrivée au pouvoir de Fidel Castro, prend des allures de fêtes, et jouit d’un immense prestige dans le monde entier. C’est la fin de sept ans de dictature, et un immense espoir pour les déshérités du pays. Le visage du Che est déjà sur toutes les photos, et sera brandi comme une icône par toutes les jeunesses.

 

L’évolution des relations internationales dans les deux décennies qui suivent la seconde guerre mondiale est largement dominée par l’aspiration des peuples colonisés pour s’émanciper, l’émergence ce que l’on appelle alors le « tiers-monde », ensemble de pays voulant rester neutre entre les deux blocs antagonistes, USA et URSS. La décolonisation est un des événements les plus importants de l’histoire contemporaine par l’accession des colonies à l’indépendance et l’entrée sur la scène internationale comme acteurs et sujets de peuples qui n’y avaient si longtemps figuré qu’à l’état d’objet. 

L’Afrique bascule dans l’année 1960, et les pays de ce continent optent plus pour une franche décolonisation, qu’une simple autonomie avec les anciennes métropoles coloniales. Dès le 1ier janvier 1960, le Cameroun accède à son indépendance, suivi le 27 avril par le Togo. Le 20 juin 1960,  c’est au tour du Sénégal, le 26 de Madagascar et le 30 juin émerge la République Démocratique du Congo (ex-Congo belge). Dans l’été 1960, en juillet et en août, le Bénin, le Niger, le Burkina Faso, la Côte d’Ivoire, le Tchad, la République centrafricaine, le Congo, le Gabon et le Nigeria deviennent indépendants. Le 28 novembre 1960, la Mauritanie est proclamée Etat indépendant. Certes, de nombreux chefs des nouveaux Etats sont issus des rangs de l’armée des anciennes puissances coloniales où se sont installés avec l’accord et l’appui de Paris ou Londres…. Mais la rupture est là, et se dessine les promesses d’un monde nouveau.   

Quinze ans seulement après la fin de l’Occupation, la période de la décolonisation est aussi le moment d’un grand bouleversement de la société française. La détermination des espaces politiques se fait sous l’effet de marquages sociologiques et celui de marquages idéologiques : bouleversement du paysage agricole et fin du monde paysan, explosion urbaine à la périphérie des villes, irruption massive de la télévision dans les foyers, mise en chantier de la révolution du nucléaire, début de la construction des autoroutes. Cette modernité naissante est incompatible avec l’existence d’un vieil Empire colonial édifié principalement depuis le XIXe siècle qui, apparaît alors, comme un frein à la modernisation nécessaire de la France et entame son prestige international sur un fond de lassitude d’une population métropolitaine voyant ses enfants partir au combat en Algérie. 

La décolonisation et la perte de l’Empire vont déboucher sur une crise du nationalisme jacobin français et une interrogation profonde sur la question des droits de l’homme dans les nouveaux pays indépendants.

 

Néo-colonialisme et mémoires coloniales.

La disparition des vieux Empires coloniaux ne signifie pas la fin du colonialisme…. La page semble tournée avec les indépendances des années 1960, mais dans son « pré carré » africain, la France fait face aux accusations réitérées de néo-colonialisme ; dans les DOM-TOM, elle doit aussi répondre aux revendications autonomistes ou indépendantistes, virulentes aux Antilles et en Nouvelle-Calédonie. Le « néocolonialisme » apparaît dans les années 1970 servant à décrire une nouvelle forme d’impérialisme propre aux anciennes puissances coloniales et exercée à l’encontre de leurs anciennes possessions ultramarines. Pour les théoriciens du concept, les indépendances auraient été davantage formelles que réelles, l’ancienne puissance coloniale conservant une influence prépondérante dans ces pays. Le maintien de liens politiques et culturels forts, les leviers financiers et autres « armes économiques », le contrôle exercé sur les ressources naturelles locales, les considérations d’ordre géostratégique, sont autant de raisons pour la France de maintenir son « pré carré », essentiellement en Afrique subsaharienne.

Liée à la question coloniale, une autre interprétation se développe : la survivance d’une mémoire coloniale dans les anciennes métropoles, cette fois tournée contre les immigrés originaires des anciennes colonies. À l’occasion de l’inauguration de monuments, de musées, les polémiques sont vives entre différents groupes porteurs de cette mémoire. Les débats autour de la loi du 23 février 2005 affirmant « le rôle positif de la colonisation », les politiques de « repentance », de « réparations », de « pardon », expriment bien ce mouvement de retour de la question coloniale au sein des sociétés.

 

Benjamin Stora.

(dernier ouvrage, Le mystère De Gaulle. Son choix pour l’Algérie, Paris, Ed Robert Laffont, 2009.)

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