La policière indignée a récidivé !


Lundi, 26 Décembre, 2011
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Condamnée pour avoir critiqué la police, Sihem Souid récidive en publiant un nouveau livre sur son combat préféré : rendre la police plus civique. La policière est soutenue entre autres par Stéphane Hessel, et un collectif breton qui prend des airs de Fondation Abbé Pierre pour les fonctionnaires malmenés par leur hiérarchie. 

 

(crédit photo : Stéphane Krauz)

 

Il faisait beau comme un jour de printemps quand j’ai interviewé en cette fin d’octobre celle qui a osé parler des nuages gris de la Police française. Place d’Italie, dans le XIIIème arrondissement de Paris, je rencontre Sihem Souid. Oxymore ou paradoxe, en face de moi j’ai des yeux noirs tout brillants, et un sourire tout timide qui cache une détermination de résistante. La policière a les doigts qui parlent pour elle, ils sont directifs, et dans ses yeux fixes, tout me parait clair : elle a le charme de ceux qui s’indignent --- entre colère et humanisme. Cette femme n’abandonnera jamais son combat. Pour rendre la police plus civique, elle ne lâchera rien. Jamais. Malgré les « carottes » (quand on lui fait des propositions de postes) ou les pressions (quand on tente de salir sa réputation). D’ailleurs, et elle me fait là une confidence (que les journalistes appellent habituellement un « scoop » puisque Pote à Pote devient du coup le premier média à le savoir), en janvier, elle sortira son second livre qui ne manquera pas non plus de faire du bruit du côté du ministère de l’Intérieur. Le titre ? La Suspendue de la République. Sihem Souid a récidivé. Cette fois-ci, ça sent l’orage !

 

La préface est signée Stéphane Hessel. Le philosophe l’avait déjà soutenue lors de sa convocation au conseil de discipline qui lui a valu une condamnation pour avoir écrit Omerta dans la Police, un livre très critique envers la police et ses dérives. Hessel avait dit : « elle devrait avoir la légion d’honneur ». Les yeux dans les yeux, elle me confie : « Maintenant, ils peuvent me mettre une balle dans la tête, j’ai gagné ! ».

 

Dans La Suspendue de la République, Sihem Souid exprime le malaise de policiers témoins de scènes inadmissibles, et fait parler des victimes. Elle revient aussi sur « tous les coups tordus » : sa condamnation, les dessous de table et autres négociations entre ministre « mal conseillé » et avocats, et enfin, elle écrit pourquoi « démocratiquement il faut se débarrasser de l’actuel président… ». Vivement 2012. Mais ce qui m’intéresse en cette fin d’octobre 2011, c’est comment on résiste au poids de l’uniforme, au poids de la hiérarchie, et à tout ce qu’on n’imagine pas dans ces cas-là quand on est une femme, amoureuse de son métier, et mère d’une petite fille : comment fait-on pour être une policière indignée, encore et toujours ?

 

« Mon secret, c’est la détermination » comme tous ceux qui luttent contre toute forme de discrimination citoyenne. « Quand on mène une cause juste, on ne peut que y arrivait si… on ne lâche jamais ». Mais les médias ont joué un rôle crucial. « J’ai été soutenue et défendue par tous les médias » souligne-t-elle. Puis il y a ce collectif de soutien qui pourrait devenir un jour une fondation. On a connu le cri de l’Abbé Pierre Hiver 54, aujourd’hui, c’est le cri de Sihem Souid qui a galvanisé Madame et Monsieur Leduf. « Les vrais héros de mon combat, c’est eux. »

 

Le couple à la retraite habite à la pointe de la Bretagne. C’est en suivant une émission à la télé qu’ils entendent le  « cri d’alarme » de la policière, ses critiques sur une police qui peut se montrer abusive. Cela fait écho. En 1974, leur beau-frère a 36 ans. Il est père de trois enfants de 10, 8, et 7 ans, époux d’une femme qui l’aime. Son métier ? Gendarme. Mais au sein de son travail, il subit un harcèlement moral qui, la veille de noël, le pousse au pire…

 

Depuis octobre 2010, ils soutiennent « celle qui a osé l’ouvrir ». Reçoivent les messages, comptabilisent les signatures à la pétition de soutien, enregistrent les contacts avec les parlementaires. « Beaucoup de gens écrivent ». Aujourd’hui, le collectif compte 1 400 membres actifs ou soutiens. Mais ce n’est pas tout. Le cri de Sihem Souid a permis à certains policiers de sortir de leur mutisme, mais ça ne se limite pas qu’à la police. Ils m’avouent : « Des témoignages d’autres administrations nous parviennent : de la marine, de la Défense Nationale, du ministère des Affaires Etrangères. Ça parle de mutations injustifiées. Certains sont toujours en service et ont peur des représailles… ». Alors, comment évoluer : le collectif de soutien est en passe de devenir un collectif d’action.

 

« Parce que dénoncer, c’est bien beau, mais il faut proposer » me dit-elle. Dénoncer la politique du chiffre ne suffit pas. Dénoncer « que la délinquance a augmenté sous la droite » ne suffit pas. Dénoncer « la libération de la parole raciste, l’augmentation des suicides dans la police… et dénoncer que les grosses bavures sont souvent étouffées », tout ça ne suffit pas. Ne suffit plus. Sihem Souid propose la création d’un comité d’éthique pour contrôler la police. Sans policiers. Un comité composé de magistrats, de parlementaires de chaque partie politique, et de membres de la société civile. C’est à ce prix qu’on « redorera le blason de la police ». Pour cette femme inflexible, quand on est policier « on se doit d’être plus exemplaire que les citoyens ! ».

 

En attendant, le ministère de l’Intérieur avait jugé bon d’assombrir le ciel de cette policière indignée. Pour avoir osé l’ouvrir, ou plutôt l’écrire, son salaire avait été suspendu pour 6 mois. « Le pot de terre contre le pot de fer » avait d’abord jugé son entourage avant d’éprouver de la fierté. 6 mois quand même. La policière écrit des chroniques, donne des conférences en Allemagne, en Espagne et ailleurs, elle paye le prix de sa prise de parole. 6 mois sans revenus pour elle et sa fille. Mais, ses yeux noirs dans les miens : « tu sais, la liberté n’a pas de prix, m’assure-t-elle, il ne faut pas se taire, jamais, que l’on soit témoin ou victime ». Pause. Un silence comme une virgule, presque le temps de laisser passer un nuage, et ses yeux me livrent cette dernière confidence : « Moi, j’ai pris le risque de perdre mon emploi. Mais mon grand-père, lui, était résistant : il a pris le risque de perdre sa vie. Alors perdre mon boulot… pour la liberté des autres… ».

 

 

dolpi

 

 

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