Sophie Coignard : « Parler d’éducation prioritaire est une imposture »


Lundi, 15 Août, 2011
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(crédit photo : © Andersen Urf / Gamma)

 

Journaliste investigatrice pour Le Point, Sophie Coignard s’est attaquée au "Mammouth" dans son dernier livre, Le Pacte Immoral. Après l’avoir examinée sous toutes les coutures, elle démontre que l'Education nationale n'est décidément pas la priorité de l'Etat.


Dans votre livre, vous évoquez un pacte immoral conclu autour de l'enseignement en France. De quoi s'agit-il ?

La classe politique a renoncé depuis plus de deux décennies à entreprendre la moindre réforme de fond de l'Education nationale. Comme je le raconte dans mon livre, personne ou presque ne veut de ce portefeuille ministériel, à trop hauts risques politiques. A droite comme à gauche, on a donc sous-traité la question à des idéologues qui ont investi la rue de Grenelle en étant convaincus de démocratiser grâce à un enseignement « convivial » qui laisse de côté la transmission des savoirs. Une attitude très méprisante en vérité : les élèves des quartiers défavorisés ne seraient donc capables de lire que des BD et des notices d’appareils ménagers ? Le résultat, en tout cas, est là : l’école est de plus en plus inégalitaire. Ce qui n’empêche pas les responsables politiques de proclamer que l’Education nationale est la priorité absolue. Paroles, paroles !

 

Les écoles en ZEP sont pourtant censées être sous une vigilance particulière de l'Education Nationale.

Parler d’éducation prioritaire est une imposture. D’un côté, quelques minuscules efforts budgétaires ; de l’autre, une énorme inégalité puisque ce sont les professeurs les moins expérimentés, les moins diplômés qui sont envoyés dans ces territoires. Dans la mesure où la ressource numéro un de l’Education nationale, ce sont les enseignants, il est clair que l’inégalité ne peut que prospérer.

 

Cette pratique est dénoncée dans votre livre comme "un des grands scandales de l'Education Nationale". Pourtant aucun des ministres successifs ne cherche à inverser cette tendance. Pourquoi ?

Tous les responsables politiques et syndicaux savent cela, en effet. Mais personne ne veut changer la donne, et prendre le risque de mettre des enseignants dans la rue. Certains responsables syndicaux exigent que les professeurs fassent moins d’heures de cours en ZEP. C’est bien, mais à condition que les enseignants de centre-ville en fassent plus. Et là, plus personne n’est d’accord.

 

Quelles seraient les pistes possibles pour ramener de l'égalité dans ces territoires peu à peu désertés par la volonté politique ?

Avoir le courage, notamment, de leur envoyer des professeurs expérimentés. Jouer, aussi, sur l’effet « chef d’établissement » bien connu des spécialistes. Si vous mettez un bon proviseur dans un lycée difficile, la plupart des problèmes sont résolus.

 

Votre livre fait le constat désolant d'une éducation laissée à l'abandon. Nous acheminons-nous vers une éradication de l'enseignement public ?

Eradication me semble un mot trop fort, car il y a, et cela m’a frappé au cours de mon enquête, beaucoup de professeurs qui continuent d’exercer leur métier avec conscience, et parfois avec passion. Ce sont eux qui font tenir le système debout. Ma plus grande crainte est donc que cet atout soit gâché. Déjà, les professeurs ont perdu beaucoup de pouvoir d’achat et de légitimité. Résultat : la France fait face à une sérieuse crise des vocations. Il est nécessaire de prendre cet indicateur très au sérieux.

 

 

Propos recueillis par Christine Chalier

 


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