Le dernier parcours des combattants


Lundi, 28 Novembre, 2011
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Pote à Pote n°47, Novembre 1999

Ils étaient vingt et cent, ils étaient des milliers, ces combattants venus des colonies. L'Etat français leur réservait un sort à part, une pension exagérément petite comparée à celles des ressortissants français. Une discrimination d'Etat, tout comme celle des emplois fermés.

 

 Ils sont près de six cents dans les rues et foyers de Bordeaux à attendre que l’Etat français leur rende un peu de la dignité qu’il leur doit. Mais l’histoire de France a oublié ses anciens combattants marocains...

Le scandale commence en 1960. Cette année-là, une nouvelle loi de finances précise que, désormais, les pensions de guerre des anciens combattants de l’Union française seront bloquées et non plus indexées sur le coût de la vie, en hausse perpétuelle.

 

En cas de décès, la veuve et la famille de l’ancien militaire ne percevront plus rien. Quelques quarante ans plus tard, le résultat est là : quand un retraité français touche 2 500 francs par an de pension de guerre, un citoyen des anciennes colonies perçoit 312 francs pour tout pécule. Un Algérien ou un Marocain touche onze fois moins qu’un Français pour des états de service similaires. Merci, et à la prochaine fois... Demeure, toutefois, un droit auquel le législateur n’a pas cru bon de toucher. Celui qui offrait à tout vétéran de l’armée une carte de séjour de dix ans. Un sésame pour bénéficier, en France, d’aides sociales diverses, RMI et autres. « Mais pendant longtemps, aucun des anciens combattants ne s’est manifesté, note Hélène Lapeyre, de la Fédération d’Entraide Pro- testante de Bordeaux. Ils n’étais pas au courant des démarches à faire, ne sachant parfois ni lire ni écrire. Bien sûr, l’Etat français ne faisait aucune publicité sur la question. Et à cette époque, il n’y avait pas de quoi être fier d’avoir été soldat pour la France... » Jusqu’à ce qu’à la fin des années 80, les assistantes sociales chargées des dossiers RMI sur Bordeaux réalisent que les anciens militaires en provenance du Maroc sont de plus en plus nombreux à franchir la porte de leurs bureaux. De fait, administrativement, la colonie était autrefois rattachée à la capitale girondine.

 

En 1996, la création d’un service spécialement destiné à cette question s’avère même indispensable. C’est la Fédération d’Entraide Protestante qui prend le problème en main. « Immédiatement, soixante-dix d’entre eux ont été placés dans des foyers d’hébergement d’urgence, se souvient Hélène. De vieux messieurs, sans ressources, qui quittent tout, pays et famille, pour venir bénéficier des aides auxquelles ils ont droit.» Car après plusieurs semaines passées à boucler « une paperasse énorme », ils peuvent enfin bénéficier des 3 540 francs mensuels de minimum vieillesse. La dé- marche est alors simple : en envoyer la majeure partie à la famille. Et survivre, ici, en attendant le mois suivant. A part l’attente ? Rien. Ils sont ainsi près de six cents, dans les rues de Bordeaux, près des foyers Sonacotra, à tuer le temps avec du vide. « On ne va pas leur prendre la tête avec un discours sur l’insertion, explique Hélène. Ils ont 70, 80 ans... On est dans un paradoxe permanent. Le RMI, qui est censé insérer, les a poussés à se clochardiser. Ils vivent entre deux mondes, et s’y habituent. Même si nous jugeons leurs conditions de vie indécentes, ils restent ici, en particulier pour la couverture santé. »

 

Pour un temps du moins : la Couverture Maladie Universelle, bientôt effective, à fixé à 3 500 francs le plafond de ressources pour ses bénéficiaires. Les anciens combattants n’y auront donc pas droit. « C’est voulu, observe Hélène. Quel assureur privé acceptera de les prendre en charge ? »

 

Au quotidien, le travail d’Hélène et de Mohamed Immel, son collègue, consiste à offrir leur présence. « Ce sont de vieilles personnes, rap- pelle-t-elle, qui ont besoin d’être rassurées. Ils pleurent régulière- ment leurs femmes, leurs familles. D’autres, qui n’ont plus personne au Maroc, demandent à être en- terrés en France. Par dessus tout, ils s’emmerdent. Ils parlent mal le français et traînent toute la jour- née. » Signe de reconnaissance : en ce moment, la plupart porte des casquettes Café Lavazza, vu que la caravane du Tour de France est passée à Bordeaux. Hélène et Mohamed, eux, rêvent d’une pension décente qui leur serait envoyée au Maroc. Impossible apparemment, pour l’administration.

 

Au Secrétariat d’Etat aux Anciens Combattants, personne ne semble en mesure de dire qui est en charge du dossier, ni si des mesures sont prévues à court terme. Les différents services se renvoient la balle.

A défaut, d’autres villes en France pourraient prendre en charge une partie des arrivants. A Bordeaux, si la Préfecture, la mairie et la DDASS jouent le jeu, l’affluence d’anciens combattants augmente de mois en mois. L’Entraide Protestante est débordée, et les vieillard dorment parfois à deux dans le même lit. L’idéal ? Que l’Etat français assume ses responsabilités et se penche vraiment sur la question. Mais Hélène n’y croit pas trop. « Quand l’un d’eux meurt, cela ne concerne personne, constate-t-elle. Alors l’Etat jour la montre. Ils sont âgés... C’est un scandale qui durera encore dix, quinze ans. Et puis ce sera fini. »

 

Cyril Pocreaux

 


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