Rapport du Comedd : la porte ouverte à la machine à préjugés


Lundi, 15 Février, 2010
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Questionné il y a quelques semaines sur le débat sur l’identité nationale, Yazid Sabeg rejetait l’idée que l’on puisse faire des « musulmans » une catégorie. Le comité pour la mesure et l’évaluation de la diversité et des discriminations (Comedd), qu’il a mis en place, vient d’annoncer que les chercheurs devraient pouvoir compter les « Arabes ». La nuance est ténue ! 

Présidé et rapporté par des racialistes convaincus, ses conclusions, qui n’ont pas fait l’objet d’une validation consensuelle au sein du Comedd, recommande une classification systématisée de la population. Ils proposent ainsi que les enquêtes publiques collectent systématiquement des informations sur l’origine des parents des personnes enquêtées et recensées ; que les « chercheurs » puissent demander aux personnes de se classer dans des catégories ethno-raciales (au mépris de la décision du conseil constitutionnel) ; que les entreprises puissent collecter des informations sur l’origine nationale de leurs salariés pour publier des tableaux de bord.

En validant le principe de catégories ethno-raciales à des fins d’études, le Comedd témoigne d’une incompétence professionnelle en matière statistique. Ce type de catégories est flou. La façon de poser la question, les exemples donnés par l’enquêteur, l’ordre des questions, le vécu du répondant suffisent à modifier les réponses, tout simplement parce que l’identité des personnes est trop complexe pour ranger, trier, chacun dans une case. Tous les instituts statistiques qui mettent en œuvre ce type de catégorie, aux Etats-Unis, au Canada, en Angleterre, reconnaissent la difficulté de cette approche et rappellent explicitement qu’ils mettent en œuvre ces catégories dans le cadre de référentiels fixés par l’État.

Les racialistes nous parlent de l’évidence du fait « Noir ». Alors, un Papou ou un Tamoul est-il noir, comme le suggèrent les cartes des « races » encore en circulation dans nos écoles dans les années soixante? Y a-t-il des «Noirs» et des « Métis », comme les anglais les distinguent, ou tous sont « Noirs », comme aux états-Unis ? On ne fait pas des statistiques avec les catégories des discours de comptoir. Le professionnalisme du statisticien est d’être le plus précis possible pour limiter les incertitudes de ses mesures, pas de promouvoir des catégorisations incertaines.

Le professionnalisme du statisticien est aussi de poser des questions simples et claires, le contraire de cette construction intellectuelle digne de mauvaises dissertations de philosophie de terminale consistant à promouvoir «l’auto-hétéro-perception », qui consiste à demander à chacun, non pas de se classer mais de dire comment les autres le classent. Il m’est arrivé en voyage qu’on me prenne pour un marocain, pour un juif. Que dois-je alors répondre ? Et vous, que diriez-vous que les autres pensent que vous pensez qu’ils pensent ?

Le professionnalisme du statisticien, c’est aussi de ne pas gaspiller les moyens publics pour collecter des données qu’il ne pourra pas exploiter. Pourquoi collecter dans les enquêtes de statistique publique des informations sur l’origine nationale des parents des enquêtés alors que leurs échantillons sont trop petits pour pouvoir les utiliser ensuite pour analyser les inégalités de situation subies par les immigrés ou leurs enfants ? Pourquoi collecter des informations dans les entreprises alors que les effectifs sont dans la quasi-totalité des entreprises beaucoup trop petites pour que ces analyses puissent conclure de façon fiable à des diagnostics en termes de discriminations potentielles, c’est- à-dire à une sur-représentation ou à une sous-représentation de telle ou telle groupe de personnes, « toute chose égale par ailleurs » ? Pour- quoi collecter chaque année des in- formations sur les origines dans le recensement si ce n’est pour repérer la composition « ethnique » des quartiers et alors même que celles- ci n’évoluent pas si rapidement ? 

Si elles devaient être mises en œuvre, les propositions faites par le Comedd ne feront pas progresser la connaissance, ni la lutte contre les discriminations. Dans le meilleur des cas, elles donneront juste l’illusion de s’intéresser à la question. Dans le pire des cas, elles habitueront les uns et les autres à installer une lecture fragmentée de la population et à une pratique des dosages, en attendant l’étape suivante : une politique de discrimination positives ethno-raciale à l’américaine, qui n’a guère fait progresser la situation de l’immense majorité des enfants des victimes de la ségrégation, ni reculer les préjugés, au contraire, statistiques à l’appui !

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