Les associations manquent de soutien politique


Mercredi, 4 Décembre, 2013
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Jean-Yves Camus, spécialiste de l’extrême droite, dresse un bilan européen de celle-ci, et dessine quelques pistes pour lutter contre elle.

 

 

Julien Vanhée : Quelles forces sont offensives contre l’extrême droite en Europe, et quels enjeux y a-t-il ?

 

Jean-Yves Camus : Dans la majorité des pays européens, la législation antiraciste plus ou moins satisfaisante, répond à des critères de minimum commun. Elle permet de lutter contre les crimes racistes ou antisémites. Les choses se compliquent un peu quand on a à faire à des partis politiques d’extrême droite. En effet, dans les pays démocratiques, la liberté d’expression est une valeur fondamentale. On considère qu’un parti doit être autorisé jusqu’à ce qu’il menace l’ordre public. Il y a évidemment des exceptions qui sont liées au passé. En Allemagne, en Autriche ou en Italie, toute tentative de reconstitution du parti nazi ou fasciste est interdite par la constitution. Ce qui n’empêche pas l’existence d’un certain nombre de partis d’extrême droite radicaux – comme le NPD allemand – qui essaient de ne pas transgresser la loi, ce qui ne change rien au fond de leur politique et de leurs propos.

 

Dans des pays comme la Hongrie ou la Grèce, la question est liée aux scores électoraux que recueillent les partis d’extrême droite : 17 % en Hongrie, 13 % en Grèce. A partir du moment où de tels partis obtiennent assez de voix pour envoyer des dizaines de députés au parlement et devenir la 3e force politique du pays, l’interdiction peut être une option, mais elle ne supprime pas le problème. Sur les cendres, un autre parti se crée aussitôt et aspire les mêmes électeurs. Là où la classe politique réagit, là où la police arrête, là où la justice condamne, il y a une lutte efficace. Un travail supplémentaire doit être fait directement auprès des électeurs par la société civile, les syndicats et les associations pour que les électeurs qui ont voté pour ces partis comprennent que ce sont des leurres face à la crise. A propos du mouvement antiraciste, il y a un constat à faire : l’action des organisations n’est plus aussi efficace que dans les années 80 et 90. Les formes traditionnelles de l’antiracisme se sont essoufflées et dans certains pays, les associations sont faibles, de petite taille, dépourvues de moyens, de finances, de soutien politique ; ce qui les empêche d’être efficaces.

 

 

JV : Quelle stratégie adopter pour mieux lutter contre l’extrême droite ?

 

JYC : La seule stratégie qui vaille réside dans la déconstruction du discours de ces partis politiques et d’expliquer aux citoyens pourquoi les problèmes posés et les solutions préconisées ne résolvent en rien la situation économique et sociale. Le motif réellement idéologique est secondaire. Il y a dans tous les pays d’Europe des gens qui ont des convictions néo-fascistes, néonazies assumées ; mais de toute évidence, cela ne fait pas 18 % de la population. Le reste sont des électeurs fluctuants, qui ne vont pas forcément réitérer leur geste. Ils viennent de toutes les familles politiques. Pour que la pédagogie sur l’extrême droite fonctionne, il faut que les partis politiques répondent aux attentes des électeurs. L’argument sur l’absence de crédibilité de l’Extrême Droite ne fait plus mouche. Beaucoup se disent qu’ils n’ont « plus grand chose à perdre » à voter pour elle, et, fait nouveau, à ce qu’elle accède au gouvernement.

 

 

JV : Ce phénomène est-il généralisé en Europe ?

 

JYC : Il n’y a pas de vague homogène d’extrême droite en Europe. Il n’y a pas non plus de corrélation évidente entre la crise et les scores de l’extrême droite en Europe. En Espagne et au Portugal, on s’aperçoit qu’aucune alternative d’extrême droite n’a émergé malgré la crise. Divers facteurs rentrent en compte. Le souvenir du franquisme et du salvarisme, encore proches, le fait qu’aucune personnalité charismatique n’y a encore émergé à l’extrême droite, le fait qu’il existe dans ces pays des partis conservateurs qui sont eux-mêmes très à droite, qui préemptent un certain nombre de thématiques que pourrait utiliser l’extrême droite. A l’inverse, des pays prospères tels que la Norvège ou la Suisse ont pourtant des partis d’extrême droite forts.

 

En Finlande, pendant longtemps, des partis xénophobes, ultra-conservateurs étaient réduits à la portion congrue, et sont passés de ce stade ridicule au statut de troisième formation politique du pays avec 19 % aux présidentielles. Il y a des facteurs pour ces évolutions. L’existence d’un leader charismatique en est un tout comme l’est aussi l’impact de la construction européenne et le désamour qu’elle suscite. Il y a également une remise en cause du multiculturalisme portée par les droites conservatrices : David Cameron, Nicolas Sarkozy, Angela Merkel. Cela a donné à l’ensemble du paysage politique européen un coup de barre à droite sur les questions de l’identité nationale et de l’immigration.

 

Propos recueillis par Julien Vanhée

 


Illustration : Pierre Beaupère

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