Femme en cavale


Mercredi, 1 Août, 2012
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Pote à Pote n°28, Décembre 1997

« Je passais mes journées à regarder les tours de la cité par la fenêtre et je n’avais plus assez de larmes pour pleurer. Quand il rentrait le soir, il était souvent violent parce que je n’étais pas reconnaissante de ce qu’il avait fait pour moi. »

Raja, 28 ans, Aubervilliers : « On parle beaucoup de la condition des femmes dans les pays arabes et plus généralement en Afrique, c’est bien, il faut en parler mais, moi, je voudrais témoigner de ma vie, des violences faite à une femme arabe, sauf que mon mari, ou du moins celui qui avait promis de m’épouser, lui, est bien français. Je l’ai rencontré au Maroc, il y a quatre ans. Lorsque nous étions là-bas, tout était très bien, ça ressemblait à une his-toire d’amour. Il y a eu quelques réticences dans ma famille mais nous sommes très pauvres, mon père m’a finalement dit » si tu peux être heureuse avec lui en France, vas-y... » Comme Bernard travaillait pour une compagnie de charters, il n’a pas été difficile de partir avec lui.

 

Bernard disait « si la vie te plaît en France et que tu veux rester, on se mariera et tout ira bien ». Je suis donc arrivée à Aubervilliers, et là tout a changé. Il m’enfermait à la maison. Il m’a expliqué que j’étais clandestine et que c’était risqué pour moi de sortir seule. Je passais mes journées à regarder les tours de la cité par la fenêtre et je n’avais plus assez de larmes pour pleurer. Quand il rentrait le soir, il était souvent violent parce que je n’étais pas reconnaissante de ce qu’il avait fait pour moi. Je devais faire le ménage à la maison et, en plus, le soir, il m’emmenait à son bureau en voiture pour nettoyer les locaux.

Finalement, des femmes de la cité, à force de me voir à ma fenêtre, sont venues sonner à ma porte. Comme je ne pouvais leur ouvrir, nous discutions à travers la cloison. Très vite, ces rendez-vous sont devenus une vraie source de réconfort, et d’espoir. Grâce à Dieu, et grâce aux femmes de la cité, ces espoirs se sont concrétisés et mon évasion, longuement organisée, a finalement réussie. J’ai d’abord habité chez la cousine d’une voisine sénégalaise.

 

Aujourd’hui, je ne suis plus sous la dépendance de cet homme et je commence à oublier ses violences. Mais je suis méfiante vis-à-vis des hommes. Si les femmes n’avaient pas été là, je serais toujours prisonnière. Certes, les problèmes sont loin d’être résolus : je suis aujourd’hui une sans papiers. Les nouvelles lois sur l’immigration favorisent, plus encore, l’enfermement des femmes.Mon histoire, je l’ai découverte, n’est pas unique, à croire que certains Français se croient encore à l’époque des colonies où ce genre de pratiques étaient courantes.... le « Jamais sans ma fille », moi, je l’ai vécu dans l’autre sens, et je ne suis pas la seule ! Mais ces femmes, je ne les oublierai jamais. Elles m’ont rendue la vie. Elles m’ont appris à me battre, à ne pas attendre le miracle d’un homme. Et le prochain que je rencontrerai sera un égal... ou rien du tout. » Promis ? « Juré. Parole de Femme ! »

 

Marc Cheb Sun

 


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