Hugo Chavez : ce que l’histoire des luttes sociales retiendra


Jeudi, 12 Décembre, 2013
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Hugo Chávez, adulé par les uns, détesté par les autres, est mort des suites d’un cancer début mars 2013, alors qu’il avait été triomphalement élu quelques mois plus tôt président du Vénézuéla, pour la quatrième fois consécutive. Que retiendra l’Histoire de cet homme hors du commun, après 14 ans de «révolution bolivarienne» au pouvoir, et une Amérique latine qui a basculé à gauche? Quels parallèles peut-on faire avec la crise que traversent la France et l’Europe ? Le chavisme survivra t-il à Chavez ?

 

 

1992-1998 : des armes aux urnes

 

En février 1989, alors que les étudiants manifestaient contre la corruption et la crise démocratique qui caractérisaient la présidence de Carlos Andres Pastrana, tout juste réélu, ce dernier pour seule réponse offrit clé en main la souveraineté de son pays aux exigences du FMI. Cela se traduisit par une vaste politique de privatisation et de protection des entreprises par l’Etat tandis que de nombreuses mesures sociales étaient abandonnées. L’action phare qui déclencha le soulèvement dit du « Caracazo », fut l’augmentation de 100% en un jour du prix de l’essence, provoquant par un effet d’entraînement la hausse soudaine du prix du billet des transports publics et de la nourriture (pour certains produits, cela tripla). La répression d’Etat fut féroce, avec des centaines de morts.

 

Le 4 février 1992, une partie de l’armée se mutina, emmenée par plusieurs leaders, dont le jeune et charismatique lieutenant colonel Hugo Chavez. Leur coup d’Etat - manqué - était motivé d’abord par les mesures injustes imposées par le FMI, qui affamaient la population. Chavez s’inscrit dans cette «tradition» latino-américaine d’une armée émanant du peuple et pour partie acquise à celui-ci (il faut aussi préciser que l’armée est un des rares espaces offert aux pauvres, pour s’élever socialement, tout en permettant de se gagner une légitimité populaire). Ainsi, en plus de Fidel Castro, son mentor et figure contemporaine de la Révolution latino-américaine, Chavez a eu comme modèles deux militaires arrivés au pouvoir en 1968 dans leurs pays respectifs, par un coup d’Etat : Omar Torrijos, homme fort du Panama, qui réussit la prouesse d’obtenir la rétrocession du Canal occupé par les Etats-Unis depuis le début du XXè siècle, et Juan Velasco Alvaro au Pérou, qui réalisa une importante réforme agraire en faveur des petits paysans.

 

Arrêté après son coup d’État, Chavez, très populaire, fut remis en liberté en 1994 avec l’élection de Rafael Caldera, ce dernier cherchant surtout à calmer ses alliés de gauche au pouvoir. Rien ne pourra alors plus arrêter Hugo Chavez vers son ascension au sommet de l’Etat ; troquant les armes pour les urnes, il se lance en campagne et le 6 décembre 1998, il gagne les élections présidentielles avec plus de 56% des voix !

 

Chavez, un «payaso» (un clown)?

 

De nombreux opposants déclarés au chavisme et les principaux médias occidentaux leur servant de relais, passaient leur temps à répandre de la désinformation sur Chavez (le Journal de France 2 avait ainsi fin 2012 annoncé 80% de pauvres au Vénézuéla, reconnaissant ensuite qu’en réalité sous Chavez ils étaient passés de près de 50%, à presque un quart de la population), quand ils ne cherchaient pas à le ringardiser, pour discréditer son discours et le sérieux de son projet social: le terme «payaso» (clown) était ainsi souvent utilisé, pour parler de Chavez.

 

Mais Chavez n’était pas là pour jouer, surtout quand on connaît le contexte social, historique et politique de l’Amérique latine et des Caraïbes considérées par les Etats-Unis comme leur cour arrière (cf. Doctrine Monroe et occupations durant la première moitié du XXè siècle, puis après 1950 invasion ratée de Cuba, coups d’Etat au Guatemala, au Chili et Opération Condor, etc.).

 

Très intelligemment, il prit la décision une fois élu de s’appuyer sur une nouvelle Constitution, qui émanerait d’une Assemblée Nationale Constituante, comme aux premières heures de la Révolution française. Son Pôle Patriote remporta 120 des 128 sièges, et dans la foulée, il remit en jeu sa fonction de chef de l’Etat, en convoquant

d’autres élections présidentielles pour début 2000, qu’il remporta dans un fauteuil.

 

Ceux qui l’accusent donc d’avoir confisqué le pouvoir ou d’être un antidémocrate, sont des mauvais perdants: au contraire, Chavez a eu l’habileté et le courage politique d’organiser régulièrement des élections pour, en prenant le risque de les perdre, gagner davantage en marge de manœuvre, afin de se donner les moyens d’une vraie politique de changement, en profondeur, par une évolution constante de la Constitution. Il put ainsi disposer d’un levier en matière de politique économique, sociale et d’administration publique, qui ferait pâlir non pas d’envie mais de peur nos actuels dirigeants préférant se soumettre à la finance, plutôt que de l’affronter comme l’avait pourtant esquissé sans y croire lui-même, le candidat Hollande.

 

Et alors que notre gouvernement se refuse à nationaliser (à l’exception de Montebourg) même partiellement comme l’a fait le président des Etats-Unis sauvant ainsi General Motors tout en permettant à l’entreprise d’entrer dans une nouvelle phase de modernisation (notre capitalisme français ne se risque à rien), le gouvernement bolivarien le fit pour des secteurs clés comme le pétrole, l’électricité, la construction, la sidérurgie, les banques et télécommunications, faisant hurler de douleur les grands capitalistes qui n’oublièrent cependant pas de négocier une compensation... Le Vénézuéla et l’Argentine rompirent leurs relations avec le FMI, qui leur attribua pour 2013 la plus mauvaise note en terme de croissance, tandis que l’Europe qui était censée se construire sur une indépendance vis-à-vis des Etats-Unis en se basant sur son modèle social de Bien-Être, n’en finit pas de subir le diktat de cette instance basée à Washinghton, sans réagir.

 

Résultats en 14 ans de chavisme : la pauvreté, la mortalité infantile et l’analphabétisme ont été réduits de moitié, la malnutrition qui frappait 15 % de la population, a été éradiquée, les missions avec l’envoi de médecins cubains et la scolarisation dans les quartiers pauvres ultraviolents ont sauvé et formé toute une génération. Tout cela explique certainement le soutien indéfectible des classes pauvres au «Comandante», eux qui n’avaient jamais vraiment bénéficié de la rente pétrolière... Hugo Chavez survécut à un coup d’Etat en 2002, grâce à l’appui du peuple et de l’armée restés fidèles, l’amenant ensuite à durcir le ton contre les médias lui étant hostiles, souvent manipulés ou directement au service des multinationales.

 

Et sur le plan international, notamment en terme d’intégration des Amériques sans les USA ou le Canada, il a été à l’origine de la création de l’Alliance Bolivarienne pour les peuples de notre Amérique (ALBA), de l’Unasur (Union des Nations d’Amérique du Sud) qui a permis au Vénézuéla et à la Colombie d’enterrer la hache de guerre en dehors de toute ingérence étasunienne, pour œuvrer utilement à leur développement économique mutuel (en tentant de régler ensemble dans un deuxième temps, la question de la paix avec la guérilla des FARC); il a aussi renforcé le Mercosur et a fondé en 2011 la Communauté des États d’Amérique latine et des Caraïbes. Cela n’a été rendu possible que grâce aux succès successifs de candidats progressistes en Bolivie, en Equateur, au Paraguay, en Uruguay, appuyés par Chavez, qui vinrent s’ajouter à d’autres gauches triomphantes au Brésil (Lula), au Salvador, au kichnerisme d’Argentine, au Honduras dont le président passa de libéral à chaviste (ce qui lui valut d’être renversé par un coup d’Etat orchestré depuis les USA en 2009), etc.

 

Tout cela peut paraitre anodin vu de l’extérieur, mais c’est une conquête qui était encore impensable au début des années 1990: en 20 ans, ces Amériques ont basculé massivement à gauche, en s’éloignant un peu plus des USA. Mes amis du Guatemala ou du Chili qui virent d’un mauvais œil l’arrivée d’un militaire au pouvoir au Vénézuéla en 1999 (ils ont souffert de militaires à la tête de l’Etat, sanguinaires voire génocidaires), changèrent rapidement de position lorsqu’ils constatèrent les avancées sans précédent en terme social et d’indépendance réelle de l’Amérique latine et des Caraïbes, emmenées sous l’impulsion de Chavez!

 

Enfin, Hugo Chavez appuya de nombreux pauvres, mouvements et artistes engagés en Afrique, dans les Caraïbes et aux Etats-Unis (l’acteur afro-américain de l’Arme fatale, Danny Glover, s’est ainsi vu financer son film sur le libérateur d’Haïti, Toussaint Louverture), fournissant même du pétrole dans les quartiers pauvres de 16 Etats US, en partenariat avec Joseph Kennedy (petit-neveu de JFK), à des familles sans le sou qui auraient dû sinon se priver de chauffage en hiver. Il intégra des îles des Petites Antilles proches de nos colonies, comme Sainte-Lucie, la Dominique, les Grenadines, au sein de l’ALBA, et après le tremblement de terre dévastateur de 2010 en Haïti, il envoya du pétrole avec des taux de remboursement si faibles sur plusieurs décennies, que cela peut être considéré comme un cadeau.

 

Et maintenant, le chavisme, sans Chavez?

 

A n’en pas douter, Chavez était un exceptionnel communiquant. Depuis sa tentative de coup d’Etat en 1992, jusqu’à ses campagnes pour la réélection, et ses émissions fleuves télévisées, il a été en phase directe avec le peuple. Comment? Non seulement par une politique sociale sans précédent, mais aussi par un talent de charmeur hors pair, qui amena le grand réalisateur Oliver Stone à lui consacrer un film documentaire. Son humour était doublé d’une gestuelle sans pareille, souvent religieuse, voire mystique, cf. lorsqu’il se «signa» à la tribune de l’ONU en faisant allusion «au Diable» qui y aurait laissé selon Chavez une odeur de soufre, image qui fit le tour du monde et emporta l’adhésion des opprimés, face au géant impérialiste. En un geste, en un mot, il ridiculisait l’adversaire, mais aussi gagnait la conscience des faibles qu’il représentait de fait devant les instances internationales. Par exemple lorsqu’il lutta contre l’ALCA (accord de libre-échange des Amériques, servant d’abord les intérêts des USA, auquel il opposa l’ALBA), il commençait ses discours publics par «Al CA, Al CA... AL CA-RAJO» . Ainsi, le «petit» peuple, les « exclus » revenus soudainement au-devant de la scène, accédaient directement, sans détour, à la critique et l’intention politique emmenées par leur leader avec lequel ils fusionnaient, quand dans le même temps, les politiciens à court d’arguments l’accusant de populisme ou de n’être qu’un clown, étaient rejetés. « Nous sommes tous Chavez ! » C’est ce que les puissants, ne comprennent pas… Enfin, ceux qui voyaient en lui un confiscateur de la démocratie voire de la révolution dès lors qu’il avait obtenu de pouvoir se représenter sans cesse (il n’a perdu qu’une élection et en a respecté scrupuleusement le résultat), n’ont pas eu la délicatesse de souligner le fait suivant: alors qu’il se savait probablement condamné par le cancer, il désigna en public son successeur de façon aussi nette que la «luna llena» (pleine lune), Nicolas Maduro, le chauffeur de bus, l’homme du peuple, le syndicaliste devenu son ministre des affaires étrangères, fin négociateur sur les dossiers techniques et sensibles, pour être le candidat de «l’officialisme», au cas où… Pour perpétuer la Révolution bolivarienne, après lui, après Chavez !

 

En avril 2013, Nicolas Maduro a été élu d’extrême justesse, ce qui a revigoré l’opposition, prête à tout avec l’appui de la CIA, pour renverser la révolution, notamment en cherchant à diviser davantage qu’il ne l’est le chavisme, entre le président de l’Assemblée le militaire Diosdado Cabello, et le nouveau chef de l’Etat. La récente explosion d’une raffinerie, participe de cette déstabilisation du pays. Mais Maduro est un fin stratège (les accords et instances d’intégration régionale consolidés sous Chavez, l’ont été en partie grâce à Maduro et sa maîtrise des dossiers, ainsi que le rapprochement avec le Brésil, l’Argentine, la Chine, la Russie, l’Iran, etc.), et personne n’a intérêt dans le camp chaviste, vu la situation délicate que traverse le pays d’un point de vue politique et économique (forte inflation) de trop se disputer, au risque de tout perdre...

 

Nicolas Rey

 

 

 

Crédit photo : © blmurch

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