L’intégration c’est réciproque !


Mercredi, 1 Août, 2012
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Pote à Pote n°33, été 1998

Interview de l'imam Soheib Bencheikh

 

Vous insistez dans votre livre sur la non reconnaissance de l’islam en France, et sur les différents problèmes que cela engendre.

Soheib Bencheik : Il existe en effet un rejet de l’islam dans notre pays, une islamophobie. Cela peut en partie se comprendre, car certains ne connaissent notre religion qu’à travers les événements terribles d’Algérie ou d’Afgha- nistan. Mais ce rejet est parfois délibéré : en tant que religion de l’autre. Le Français se définit trop souvent par rapport à l’autre : celui qui n’est pas arabe, pas musulman... Il lui est très difficile de reconnaître que l’islam français fait désormais partie intégrante de l’identité française. Beaucoup de Français croient que les lieux de culte musulman sont des sortes de caches d’armes, des lieux de complot... La condamnation de l’islam à la quasi-clandestinité a des conséquences graves : elle condamne l’islam à l’obscuran- tisme. Car ce n’est pas dans l’ombre que l’on peut échanger et avancer. Alors que personne ne vous empêche de transformer un garage ou une cave en mosquée... Et c’est souvent la seule possibilité pour avoir un lieu de culte.

 

Les imams, selon vous, n’y tiennent pas leur rôle...

Soheib Bencheik : L’imamat y est une notion galvaudée. La France ne forme pas ses imams. La qua- si-totalité d’entre eux sont importés, pour une courte durée, du Maroc ou de l’Algérie, souvent d’un milieu rural. Ils sont non-fran- cophones. Leur réflexe est alors d’interdire ce qu’ils ne connaissent pas. Ils ne peuvent, en aucune manière, participer à un mouve- ment d’épanouissement. Les autres imams sont auto-proclamés. Ceux-là compensent souvent leur ignorance par une vision dite « radicale » de l’islam. Le jeune musul- man, qui souvent vit très mal son islamité et l’image de sa religion, sentira, face à cet imam, une vraie barrière. Je n’ai jamais vuundecesimamsdireàunjeune:«je ne peux pas répondre à ta question, cela demande réflexion ». Ils présentent l’islam comme un juridisme sec : interdit, permis, licite, illicite. Leur regard est inquisiteur. Rien n’est plus éloigné de la foi en Dieu, le miséricordieux. Ce que l’on assimile à un excès d’islam, est en réalité un manque

d’islam. Ce qui est beau dans l’islam, c’est l’absence de clergé : c’est l’engagement direct. Celui qui juge, prétend se mettre à la place de Dieu. Dans l’islam, le religieux expose le message. Lorsqu’il commence à juger, il dépasse son rôle, il veut accaparer la religion, et non plus la servir.

 

Selon les statistiques, la majorité des jeunes musulmans ne pratiquent pas. Dans les quartiers, on se rend pourtant compte que cela n’est pas sans leur po- ser de problèmes...

Soheib Bencheik : Séparer les musulmans entre pratiquants et non pratiquants est absurde. Le prati- quant à cent pour cent n’existe pas, le non pratiquant à cent pour cent non plus : il n’y a que des gens qui essayent de pratiquer. Toute la communauté musulmane réunie ne peut pénétrer dans le cœur d’un seul de ses membres pour mesurer le taux de sa foi ! L’enseignement religieux doit être réalisé par des spécialistes ayant une connaissance profonde, nuancée, fraîche. La raison et rationalité peuvent relativiser certains commandements. Cela permet à notre religion de rester souple et vivable. On ne peut clouer l’islam à un siècle et à une société données qui était bédouine, tribale et patriarcale. De cette souplesse vient son universalité. « Craignez Dieu se- lon votre possibilité », « la nécessité sus- pend l’interdit... » Certains comprennent la Sunna comme une imitation, au millimètre près, des commandements du Prophète. Ils consacrent le moyen, et non pas l’objectif. Les musulmans sont alors mis devant un di- lemme : pratiquer au prix d’une grande mar- ginalisation ou se culpabiliser. L’athéisme est une vraie philosophie, l’agnostique re- connaît humblement qu’il ne peut trancher sur la question religieuse. La culpabilité touchant ces jeunes, déjà socialement et culturellement fragilisés, c’est autre chose. Certains pseudo-imams m’accusent de ne pas suivre la Sunna parce que je m’habille à l’occidentale. Le prophète de Mohammad n’a lui même pas voulu se marginaliser par rapport à son environnement. Beaucoup de jeunes attendent une adaptation de la pratique, et ne plus avoir à faire le choix douloureux entre la conformité aux com- mandements et leur reniement. Tant qu’on ne dégage pas le conjoncturel de l’univer- sel, tant qu’on n’organise pas le culte, tant qu’on n’identifie pas l’imam, en particulier par sa formation, on aura ce problème. Pour

cela, il faut la visibilité et la reconnaissance. On ne peut organiser dans l’obscurité totale. C’est un cercle vicieux.

 

Les obstacles à cette visibilité viennent souvent des municipalités...

Soheib Bencheik : La loi de 1905 a consacré une séparation à l’amiable du culte et de l’État, sans vouloir léser ni favoriser la religion. Les municipa- lités ont actuellement un pouvoir énorme et les maires sont à la merci des circonstances électorales. Je demande donc que la ques- tion des cultes soit rattachée aux préfets, aidés par des décrets ministériels, et non aux maires. Il y a deux ans, je suis allé voir Jean-Claude Gaudin, maire de Marseille avec l’intention de construire un centre culturel et cultuel. Nous avons demandé à la municipalité l’acquisition d’un terrain avec un bail emphytéotique, c’est-à-dire que le terrain, puis l’édifice, restent propriétés de la municipalité, comme le prévoit la loi de 1905. sa réponse a été « Une mosquée, c’est beau...mais à Marrakech ! ».

Cela ne frôle-t-il pas la xénophobie ? Puis il a ajouté : « Vous ne connaissez pas les Marseillais. Les Marseillais sont racistes... ». Je lui ai donc proposé de nous laisser montrer le beau côté de l’islam : la spiritua- lité. Pendant le mois du Ramadan, j’orga- nise des causeries en petits groupes, une sorte d’école transportable. L’association dont je suis président d’honneur a demandé une salle dans le centre de Marseille pour quatre conférences. Mon but est d’y démys- tifier l’islam auprès des non musulmans, et d’immuniser les musulmans contre toute dérive en leur apportant des connaissances sûres. Là encore, refus catégorique de la mairie : « Cette salle n’est pas destinée à des activités cultuelles ». Il se trouve que peu de temps auparavant, j’ai donné, dans cette même salle, des conférences sur l’is- lam...mais invité par l’institut catholique ! Qu’est-ce que cette laïcité à deux vitesses ? Comment puis-je, après cela, convaincre un jeune musulman d’être un véritable citoyen ? C’est catastrophique. L’intégration est une démarche qui ne peut être que réciproque.

 

 

Propos recueillis par Marc Cheb Sun

 


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